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« Faut-il se ressembler pour partager une même citoyenneté ? »
13 juin 2008

31 may 2008, Paris; from left to right: Fekri Jmaïel, Peter Riddell, Béchir Labidi, Ajmal Masroor, Nathalie Chavanne
(Photo: Frédéric Chavanne)

Dans le cadre du 3ème Salon International des Initiatives de Paix qui s’est tenu à Paris du 30 mai au 1er juin dernier, I&C a organisé le 31 mai un carrefour sur le thème « Faut-il se ressembler pour partager une même citoyenneté ? ».

Ce carrefour a été l’occasion de présenter le travail accompli depuis dix ans dans le cadre d’Initiative Dialogue, un programme d’Initiatives et Changement visant à renforcer la cohésion sociale en région parisienne notamment à travers des cercles de dialogue qui rassemblent des représentants de groupes culturels différents. La démarche adoptée : créer une atmosphère de confiance et de vérité qui permet d’aborder des sujets sensibles dans un esprit d’appréciation mutuelle. Des intervenants britanniques ont témoigné de l’action menée en Grande-Bretagne dans ce domaine.
La rencontre était animée par M. Béchir LABIDI, membre d’Initiatives et Changement, de l’Observatoire Européen de l’enseignement de la langue arabe, Paris et de l’association de jeunes cadres musulmans « Espace Savoir Synergie ».

Détail des interventions :

Mme Nathalie CHAVANNE
Membre d’Initiatives et Changement et du programme Initiative Dialogue
Texte de l’intervention

Fékri JMAIEL
Membre d’Initiatives et Changement
Enseignant d’anglais, Coignières (Yvelines), co-fondateur de l’association « Vivre ensemble nos cultures à Coignières » (AVECC).

Texte de l’intervention

Peter RIDDELL
Membre d’Initiatives et Changement – UK
Engagé dans un travail de rapprochement entre l’occident et le monde arabo-musulman depuis 35 ans. Secrétaire d’un programme d’échanges entre universités britanniques et du Proche-Orient. Dans les années 1990, coordinateur d’un cycle de rencontres intitulées « Agenda pour la réconciliation » qui réunissait des acteurs de paix du monde entier lors de conférences annuelles dans le centre d’Initiatives et Changement à Caux, en Suisse. Depuis 2004, il est impliqué dans un projet de réconciliation en Somalie.

Texte de l’intervention

Imam Ajmal MASROOR
Membre de Communities in Action Enterprises
Originaire du Bangladesh, directeur d’un centre de développement social, penseur et porte-parole de la communauté musulmane en Grande-Bretagne et correspondant de plusieurs medias britanniques tel que le Guardian on line, le New Statesman on line et l’Evening Standard. Il intervient comme spécialiste du monde musulman à la BBC et sur CNN.

Texte de l’intervention

Ces réflexions représentent les vues de leurs auteurs et n’engagent en aucune façon celles d’Initiatives et Changement dans son ensemble. Si vous souhaitez contribuer ou réagir, vous pouvez nous faire parvenir un e-mail.



Intervention de Nathalie Chavanne

Nathalie Chavanne
"C'est une grande chance pour moi, au sein de l'association I&C, de faire partie depuis 10 ans d'un groupe d'une vingtaine de français de souche et de français d'origine maghrébine, ceci dans le cadre d'un programme que nous avons intitulés Initiative Dialogue. Celui-ci s'insère au cœur des efforts qui sont entrepris dans ce pays pour tisser des liens entre les différentes composantes sociales et culturelles, des murs de préjugés, de peur ou de méfiance pouvant exister entre des communautés qui ne se connaissent pas, avec les risques de déstabilisation que cela peut entraîner et dont nous avons déjà fait l'expérience.
La semaine passée, nous faisions ensemble le bilan de ces 10 dernières années de cheminement partagé. Les mots de Raoudha, qui est mère de famille et sur le plan professionnel formatrice de conseillers en insertion professionnelle, me reviennent à l'esprit : « Grâce à ce groupe, je suis passée du statut de l'étrangère immigrée à celui de citoyenne. J'ai trouvé des alliés avec qui construire une citoyenneté, des outils pour le faire et la détermination de le faire, malgré des expériences difficiles. » Pour ma part, mes contacts avec des personnes comme elles m'ont fait apprécier le privilège d'avoir un pays où je me sens chez moi et le mot de citoyenneté a revêtu une signification nouvelle. De plus, issue d'un milieu social où les gens se fréquentent beaucoup entre personnes qui se ressemblent, je me suis demandé de quelle France j'aurais été citoyenne si je n'avais tissé des liens significatifs avec des amis d'une culture toute autre que la mienne, transcendant des images et des idées héritées d'un certain passé familial et colonial.
Tout à l'origine de notre groupe ID, il y a eu deux invitations successives de jeunes femmes tunisiennes. L'une, Samia, avait participé, dans le cadre d'I&C, à plusieurs soirées qui se voulaient des temps de partage personnel et de ressourcement spirituel, dans notre ancien centre de Boulogne-Billancourt : « Pourriez-vous exporter ce qu'on vit entre ces murs dans nos banlieues parisiennes pour que des jeunes, et des moins jeunes, qui vivent un vrai mal-être, en bénéficient? » a-t-elle demandé. Le défi a été relevé. Une première série de rencontres, avec des jeunes puis des familles, autour d'intervenants adaptés, s'est mis en place à La Courneuve. Puis ce fut le tour de Jamila, femme de Béchir, d'inviter une autre amie et moi-même, pour que nous fassions connaissance plus intimement et rencontrions des amies à elle. La qualité de nos échanges, la dimension qu'ils prenaient peu à peu a aussi inspiré ce qui allait devenir le programme ID. Je dis cela pour montrer qu'à travers des gestes simples nous pouvons nous entraider sur le chemin de la citoyenneté dont un objectif est de favoriser le bon vivre ensemble.
Faut-il se ressembler pour partager une même citoyenneté ? A la lumière de notre expérience, je dirais oui mais pas là où on l'attend spontanément.
Premier point de ressemblance: porter un même désir d'avenir partagé et avoir un projet commun. C'est pour cela que nous travaillons au dialogue de nos cultures et de nos spiritualités. Nous rêvons même d'une société s'étirant jusqu'aux confins de l'Europe, où il ferait bon vivre ensemble.
Deuxième point: accueillir la diversité comme un signe des temps, un point de non retour. Nous pouvons même parler d'un patrimoine de l'humanité qu'il faut respecter et apprendre à gérer. Pas besoin de prendre l'avion, de faire de grands voyages, l'autre, différent, fait partie de mon paysage quotidien maintenant. Mais juger trop vite ceux qui peinent à accepter cette diversité est un contre témoignage. Ces 20-30 dernières années, l'évolution des moyens de communication et d'information, des techniques, des façons de vivre, penser et travailler ont tant ébranlé nos racines individuelles, familiales et collectives que je ne suis pas surprise par le fait que de nombreuses personnes se sentent fragilisées en plus face à l'irruption de cultures différentes au sein de leur société; d'autant plus que les mouvements migratoires se sont particulièrement intensifiés ces vingt dernières années. Je le vois dans mon propre entourage. Plutôt que de juger, aidons à un apprivoisement mutuel.
Troisième point de ressemblance utile pour partager une même citoyenneté : être enseignable. Ma pensée, mes désirs, ma vision des choses n'est pas référence ultime. J'ajouterais : être curieux de l'autre pour comprendre sa logique intérieure, repousser peut-être même dans le processus mes frontières intérieures. Nous n'en travaillerons que mieux à une citoyenneté partagée.
Et puis quatrième point de ressemblance qui boostera une citoyenneté partagée : se rejoindre sur un socle de valeurs communes qui parlent au cœur de tous.
Le supplément de citoyenneté que chacun a trouvé au sein de notre groupe ID, c'est le désir de participer à la construction de notre société française, voire européenne. Pour que la flamme survive aux aléas de la vie, il nous a fallu des combustibles. Fidélité à des relations suivies, présence attentive aux uns et aux autres, échanges à cœur ouvert dans le respect de la sensibilité de chacun ...
Les événements difficiles de l'actualité peuvent facilement faire remonter la tentation des vieux démons : l'esprit partisan, le doute d'arriver jamais à se comprendre, la méfiance, la rivalité, le désir de convertir l'autre à sa vision des choses. Après septembre 2001, nous avons ainsi institué des réunions « vide-cœur» pour mettre au plus vite sur la table le trouble que les tensions nationales ou les tragédies internationales suscitent en nous. Inutile d'en illustrer leur bien-fondé jusqu'à ce jour.
La franchise mais aussi l'humilité partagée sur soi-même ou sur les faiblesses de nos groupes culturels respectifs sont à la clé de la fécondité de ces moments. Nous avons aussi découvert que plus on va profond dans notre ressenti, identifiant avec des mots justes ce qui blesse, alors on se rencontre vraiment. Dans certains de nos échanges, nous aimons faire silence après avoir laissé libre-cours à la parole et aux émotions. Ensemble, nous nous faisons attentifs à l'idée inattendue, au souffle de sagesse imprévisible qui émanera chez l'un ou l'autre de ce silence. Ceci nous aide à remettre les choses en perspective, à ne pas être mus par notre amertume, nos réactions impulsives, et à rester à notre niveau des bâtisseurs de passerelles entre les hommes.
Il y a un peu plus d'un an, quand j'ai dit une fois en public «Il y a un Islam dans les banlieues qui me fait peur », mon amie Raoudha n'était pas du tout heureuse. Et moi je ne comprenais pas qu'elle soit blessée puisque je lui disais « Toi, ton mari, Bechir et Jamila, Samia et Riddha ... je ne vous associe pas du tout à cela » Mais mes arguments ne passaient pas : « Je sens qu'il y a encore de la méfiance derrière ces propos. Il faut qu'on creuse encore! » me répétait-elle.
Un jour elle m'a dit: « Tes racines sont-elles si fragiles, toi issue d'une culture dominante à ce jour, que tu te sentes à ce point déstabilisée par une poignée de personnes aux vues affirmées ? ». Je crois que beaucoup dans ce pays pourraient aussi méditer cette interpellation, même si leurs craintes sont légitimes car l'Histoire a démontré que des minorités pouvaient manipuler des grands nombres. Je pourrais dire aussi qu'il y a des manifestations d'une soi-disant culture occidentale qui me soucient, notamment quand on pense à l'avenir de nos enfants. Et c'est là aussi que nous avons besoin de développer ensemble un dialogue citoyen : pour conjurer, avec les outils de la démocratie et la mise en pratique de nos valeurs profondes communes, les influences néfastes de minorités sans foi ni loi qui entrave la croissance libre et authentique de nos sociétés."


Intervention de Fékri Jmaïel

3rd International Salon of Peace Initiatives
"J’ai grandi à Sfax en Tunisie jusqu’à l’âge de 19 ans dans la pratique de ma foi. Mais aussi dans le respect des étrangers et surtout les occidentaux. Quand je suis arrivé en France en 1981 pour faire des études d’anglais à Grenoble, première désillusion, le respect n’était pas réciproque. J’étais déjà en proie à des sentiments contradictoires de fascination, d’appréhension voire de répulsion vis-à-vis de l’occident et de la France en particulier. D’une part, j’étais fasciné par le progrès matériel que représente cette civilisation ; et en même temps je ressentais une certaine peur pour mon identité et ma foi musulmanes, je la sentais envahissante, cette société menaçante par tout ce que je voyais et je considérais comme illicite ou tentant pour moi (la viande, la relation avec l’autre sexe, la bise, la télé ..). La vie en communauté et la fréquentation des musulmans autour des lieux de prière étaient mes seuls refuges pour préserver mon identité et ma foi.
J’avais également cultivé au profond de moi-même depuis bien longtemps une certaine rancœur et amertume à cause de la colonisation de mon pays par la France, et de ses séquelles passées et présentes ; certainement la pire des injustices que peut subir un pays. J’en voulais à la France et à tous les Français.
Au fil des années de mon séjour en France la fascination a perdu de son éclat, laissant place à une désillusion progressive face à des réalités moins brillantes et plus problématiques concernant des questions comme l’immigration et les immigrés et le traitement de l’islam et des musulmans en France. J’ai toujours été sensible à ces questions, mais je raisonnais presque exclusivement en termes communautaire.
Je peux dire aujourd’hui que, depuis que j’ai rejoint, il y a quelques années, le groupe Initiative Dialogue grâce à ma femme et mes amis musulmans dans ce groupe, ma relation avec la France s’est beaucoup apaisée et mes sentiments de peur et de répulsion se trouvent éradiqués, et ce grâce à mes amis non musulmans d’exception que j’ai découverts au sein de ce groupe. A travers eux c’est un autre visage de la France que j’ai découvert : plus ouvert, plus accueillant, plus respectueux de mon identité, de mes origines et de ma différence.
Ma relation avec mes amis non musulmans, fondée sur des valeurs communes et une citoyenneté constructive partagée, se retrouve encore plus renforcée quand je vois ces mêmes valeurs incarnées en eux. J’ai appris donc à regarder et considérer les non musulmans autrement, à voir le bien dans l’autre et à l’apprécier. Ça m’a donné envie de garder espoir et d’aller plus loin dans cette relation.
Je me souviendrai toujours de ma première rencontre avec les Chavanne dans notre domicile à Fontenay-le-Fleury ; un premier contact qui m’a beaucoup marqué par sa simplicité, la sincérité de nos échanges, l’écoute et le respect mutuels.
Avec mes amis non musulmans, je me suis toujours senti reconnu et respecté dans mon identité et ma culture d’origine ; et c’est capital pour moi. Un sentiment que mes 3 enfants aussi ont pu cultiver à travers cette relation avec nos amis chrétiens et leurs familles à plusieurs reprises, notamment lors d’une célébration de la fête de Noël. Un des moments forts de cette soirée était la récitation de l’histoire de Marie dans la Bible et dans le Coran. Mon fils ainé, ne voulant pas y aller au début, fidèle à l’éducation qu’on lui a inculqué, disant que « nous sommes musulmans, nous ne pouvons pas célébrer une fête chrétienne ». Il en est sorti ainsi que ses frères enchantés et ravis d’avoir partagé un moment de fête avec des amis chrétiens tout en restant musulmans, reconnus et respecté dans notre foi et nos convictions.
Je peux mesurer et témoigner, dans mon milieu professionnel par rapport à mes jeunes élèves d’origine maghrébine ou africaine, de l’importance de cette dimension de reconnaissance de la différence culturelle à construire une personne équilibrée, en paix avec lui-même et avec son entourage, ou au contraire, à produire des frustrations et des humiliations qui ne peuvent que nourrir des attitudes de rejet de la société et de ce qui la représente, et conduire à la violence sous toute ses formes. Je pense que ma présence au sein d’ID m’a beaucoup aidé à assumer un rôle de médiateur de facilitateur pour désamorcer parfois des situations de tentions entre certains collègues et certains élèves.
Récemment, par exemple, une collègue d’histoire a eu quelques soucis à faire dessiner à certains élèves musulmans la figure d’un prophète ; elle a même été choquée par les propos de quelques uns d’entre eux affirmant que le prophète Abraham était musulman. La seule interprétation que la collègue a trouvé pour expliquer ce genre d’attitude, est que l’école coranique du quartier est certainement tenue par des ‘fanatiques’. Mes échanges avec ma collègue d’histoire semblent lui avoir donné un éclairage qui l’a plutôt rassurée et la conduite à relativiser les faits. Je lui ai même proposé de découvrir une autre approche de ces problèmes à travers un livre dont nous avons, dans le cadre d’ID, invité les co-auteurs, un juif et une musulmane, à l’une de nos rencontres dans les Yvelines. Il s’agit de « Abraham réveilles-toi, ils sont devenus fous ».
L’apport d’ID pour moi se situe plus au niveau humain qu’intellectuel. Il est plus dans la qualité des relations que l’on tisse avec l’autre, dans la capacité à aiguiser dans l’individu le sens de la responsabilité et à initier en lui un changement intérieur, à l’aider à travailler sur son regard et sa vision de l’autre. Le témoignage d’expériences personnelles et le partage de nos vécus respectifs semblent avoir donné à notre groupe non seulement cette capacité à aider l’individu à travailler sur son propre regard et cheminement, mais également par la même à rapprocher les individus de différentes cultures les uns des autres.
C’est ainsi que l’une de nos préoccupations a été l’élargissement de notre groupe pour contribuer à créer des liens durables à la base pour apprendre à vivre ensemble. Dans ce contexte, le cercle de dialogue initié dans les Yvelines avait le mérite d’offrir un cadre qui favorise le dialogue entre musulmans et non musulmans. Bien que les débuts du cercle étaient prometteurs, le souci a toujours été la difficulté à mobiliser les musulmans du secteur et à les faire participer à nos cercles pour équilibrer un peu les effectifs des deux communautés.
Cette question me préoccupait particulièrement. Les nombreux responsables associatifs musulmans du coin que je connaissais, bien que convaincus de l’importance du dialogue entre communautés (l’un d’eux reconnaissant dans l’une de nos rencontres que « la peur est mutuelle, nous sommes voisins mais nous n’avons pas assez d’interactions » sont souvent accablés par la gestion du quotidien des lieux de culte et des fidèles, et ne peuvent s’investir dans le dialogue. Notre approche d’en haut (par l’intermédiaire des responsables musulmans) n’était pas efficace. Il me fallait se résoudre à l’évidence que pour la plupart de mes coreligionnaires le dialogue interculturel ne figurait pas parmi leurs priorités. Il fallait donc adopter une autre démarche.
J’étais bien conscient des besoins immédiats et des priorités de ma communauté, qui étaient aussi les miens, et je devenais de plus en plus convaincu qu’il fallait à la fois s’approcher au plus près des préoccupations de mes frères et sœurs musulmans pour s’en occuper sincèrement et y apporter une réponse concrète, tout en adoptant une approche citoyenne ouverte sur les acteurs locaux et favorisant le vivre ensemble. Mon expérience dans ID m’a énormément inspirée dans cette démarche et cette réflexion. La création de l’association « Vivre Ensemble nos Cultures à Coignières » (AVECC) n’était que la convergence et le fruit de tous ces facteurs.
Le but était d’aider les musulmans de ma ville à retrouver leur dignité et l’espoir pour eux et leurs enfants de pouvoir s’en sortir en agissant ensemble et en se prenant en charge ; les aider ainsi à sortir de la passivité et de l’attitude de victimisation afin de devenir des citoyens à part entière respectables et respectés. Aider aussi les plus jeunes à mieux connaître leur culture d’origine afin d’en être fier et de mieux l’assumer. Il s’agit également de les aider à mieux réussir scolairement et professionnellement.
Après moins d’un an et demi d’exercice, AVECC a pu réaliser une bonne partie de ses objectifs. Elle est devenue un acteur citoyen et une force de proposition et de changement reconnu et respecté par toute la ville.
Je me réjouis du partenariat qui s’amorce entre ID et AVECC. Et nous avons tous pu constater lors de la dernière rencontre entre les deux parties que la confiance était déjà là entre des personnes qui se rencontrent pour la première fois. Les cœurs et les esprits sont maintenant prêts à s’ouvrir et contribuer."


Intervention de Peter Riddell

Peter Riddell talking at Greencoat Place
D’abord, en réponse à cette question, je crois que le succès de la tentative de gens d’origines différentes de vivre ensemble, dépend de l’état d’esprit qui anime et les individus et la société en générale. A travers quelques expériences personnelles, j’aimerais suggérer quelques éléments qui illustrent cet état d’esprit, au moins du côté de ceux qui se considèrent de souche.
J’ai grandi à Londres avec des parents qui consacraient une grande partie de leur temps libre à établir des relations entre des gens d’origines raciales et religieuses différentes. A cette époque, dans les années 70, ces gens étaient surtout des immigrants récemment arrivés des Caraïbes et de l’Asie du Sud. Des émeutes impliquant les immigrants des Caraïbes s’étaient produites dans certains quartiers de Londres et nous avertissaient de façon brutale que la situation se détériorait.
Mes parents furent inspirés par leur foi chrétienne et par leurs expériences au sein d’Initiative et Changement après la Seconde Guerre Mondiale quand ils se battaient pour promouvoir les valeurs morales et spirituelles sur lesquelles pourrait se construire une société stable.
Ils croyaient qu’un changement d’esprit chez des individus ‘clefs’ avait le potentiel d’influencer le cours des événements. Donc, avec d’autres, ils organisèrent toutes sortes d’occasions pour permettre aux gens de souche et ceux d’origines étrangères de se connaitre. Je garde encore en mémoire la vision d’un officier de police de haut rang, à une soirée chez une famille indienne voisine, assis par terre engagé dans des conversations intenses. Par la suite, quelqu’un a écrit une pièce de théâtre exprimant ce que ressentait chaque communauté envers les autres, et certains d’entre eux, y compris mes parents, l’ont présenté dans plusieurs différentes villes.
Mon expérience personnelle concerne en particulier les relations entre ce qu’on appelle le monde musulman et l’Occident. Elle a commencé par une visite en Egypte comme membre d’une délégation d’Initiatives et Changement invitée par le Ministère de la Jeunesse. J’étudiais alors la musique et j’avais une connaissance du monde très limité. Je n’avais qu’une idée vague d’où se trouvait l’Egypte et je n’avais certainement aucune idée de l’histoire coloniale de la Grande Bretagne dans ce pays. C’était en 1973, une période de grande turbulence, quelques mois seulement avant que n’éclate une guerre avec Israël. Notre délégation fut accueillie par des dirigeants étudiants, certains dont les pères ou les oncles avaient été tués ou blessés en 1967 lors de la dernière guerre avec Israël. Ces étudiants nous considéraient comme responsables parce que la Grande Bretagne avait autorisé l’immigration des Juifs en Palestine après la Première Guerre Mondiale. C’était nouveau pour moi de penser que la Grande Bretagne avait fait quelque chose qui poussait d’autres peuples à nous haïr ! (D’autres expériences m’ont aidé depuis à comprendre que ce phénomène n’était pas limité qu’à l’Egypte…)
Malgré ces préjugés envers nous, je découvrais que ces étudiants accueillaient volontiers les valeurs de base d’Initiatives et Changement, comme l’honnêteté, la pureté d’intention, le désintéressement de soi et l’amour. Je me rappelle d’un haut fonctionnaire musulman s’adressant à moi pour me dire : « Je ne sais pas pourquoi vous pensez que ces valeurs sont des valeurs chrétiennes » en me citant la référence de chacune de ces valeurs dans le Coran !
A partir de cette expérience, deux convictions se sont imposées à moi. Ces convictions n’ont fait que se confirmer au fil du temps :
1) la première était qu’en dépit de théologies différentes, parfois même contradictoires, nos deux religions – et d’autres aussi – cherchaient à promouvoir des traits de caractère très semblables chez leurs adhérents. Et ceci me semblait être une base prometteuse pour une relation positive entre nous. Prometteuse, parce que, dans la mesure où nous serons capable d’incorporer ces valeurs dans nos vies personnelles et dans nos sociétés, nous deviendrions plus dignes de confiance, et la confiance entre nous pourra fleurir.
2) la deuxième conviction, par contre, était qu’à moins de pouvoir guérir les ressentiments causés par les problèmes légués par le colonialisme européen, il serait difficile de construire cette relation positive, et nous nous dirigerions plutôt vers une situation de conflit toujours plus intense.
Puisque que de tels échanges me semblaient répondre à ce besoin, j’ai accepté une invitation à aider leur développement. Ceci m’a conduit à participer dans de nombreuses initiatives pour développer la confiance avec des gens du Moyen Orient et, plus largement, du monde arabo-musulman. (Entre parenthèse, ces échanges se poursuivent encore aujourd’hui : nous invitons, par exemple, cet été à notre centre de conférences internationales de Caux en Suisse, un groupe de Palestiniens de Gaza - si la situation leur permet de voyager. Et en septembre nous allons accueillir un groupe de jeunes professionnels d’Irak pour un programme en Grande Bretagne.)
J’aimerais revenir sur cette question de « guérison du passé » parce que je suis convaincu que les ressentiments au sujet des interventions britanniques passées - et actuelles - dans d’autres pays sont un facteur important qui affectent aujourd’hui les relations entre les communautés en Grande Bretagne. Comment donc est-ce que la génération actuelle devrait répondre aux actions de nos ancêtres ?
En Egypte j’ai trouvé que je ne pouvais pas me dissocier des actions de mon pays. Je pouvais essayer de dire : « Si j’avais été là, j’aurais voté contre telle ou telle action ! » ou je pouvais essayer de la justifier. Mais aucune de ces déclarations ne pourra permettre d’établir une relation de confiance. La personne en face de moi, qui avait subi des souffrances que je n’ai jamais connues, voulait savoir que je l’avais bien compris. Ils avaient besoin que je les écoute et que j’accueille leur colère sans réagir. Nous ne pourrons jamais comprendre le véritable impact d’une intervention dans un autre pays, mais la moindre des choses que l’on puisse faire c’est de prendre le soin de s’informer. Bien sûr, il y a le danger de devenir critique et honteux de notre propre pays, ou de ne pas voir ce dont nous pouvons être fiers. Il nous faut trouver un certain équilibre. Mais un esprit repentant est un antidote à un esprit critique.
Actuellement, notre équipe à Londres est engagée dans un travail avec une personnalité politique somalienne basé à Londres. Il y a quatre ans, elle nous a déclaré vouloir consacrer le reste de sa vie pour réconcilier ses compatriotes et éliminer la mentalité « clanique » qui les a divisés. Nous nous sommes réunis avec cet homme chaque semaine depuis, et il est en train de rassembler un cercle de somaliens avec le même engagement. Il dit qu’il se sent ‘soulagé’ quand un britannique reconnaît le mal qui a été fait à son peuple - (vous vous souvenez peut-être qu’à l’époque la Grande Bretagne a placé sous contrôle éthiopien et kenyan d’importants territoires et populations somaliennes). Ainsi notre reconnaissance des injustices du passé permet de se concentrer sur l’avenir et sur ce qu’il faut faire pour sortir d’une situation très difficile. En travaillant avec cette personnalité, je sens qu’elle nous a offert la possibilité de nous engager dans l’action la plus propice à la guérison, c’est-à-dire en servant cette personne et en collaborant avec elle pour faire ce qu’elle souhaite le plus pour ses compatriotes.
Enfin, l’une des récompenses les plus satisfaisantes que nous apporte ce genre de collaboration est de découvrir la richesse des expériences, des styles de vie, de la musique et de la nourriture des autres peuples.
Bien sur, adoucir les barrières qui peuvent nous séparer prend du temps. Mais, au moins nous avons devant nous l’exemple des Normands qui avec le passage du temps sont enfin devenus de bons Anglais !"



Intervention d’Ajmal Masroor

3rd International Salon of Peace Initiatives, Paris
"Mes parents étaient bangladeshi, je suis britannique et bangladeshi et mon épouse est hongroise. Notre fille est donc britannique, bangladeshi et hongroise. Certains l’imagineraient un peu perdue. Je peux vous assurer qu’elle ne l’est pas du tout.
Je suis né dans une famille musulmane et j’ai pratiqué ma foi du mieux que j’ai pu. Mon épouse s’est convertie à l’Islam il y a sept ans et elle est aussi une musulmane fervente, elle porte fièrement un voile – le « Hijab ». Certains nous considérent comme visiblement différents, et c’est vrai que nous le sommes, mais nous sommes fiers de nos différences.
J’ai une peau de couleur brune, et mon épouse une peau blanche européenne. La peau de ma fille est un mélange des deux couleurs. Est-ce que nous nous ressemblons ? Je crains que non, et, cependant, nous appartenons à une famille qui fonctionne, qui grandit, qui est heureuse.
Je crois qu’une identité est fluide et qu’elle se transforme avec le temps et les circonstances. Une identité peut s’acquérir ou résulter de conditions socio-politiques. Je me rappelle qu’à l’âge de quinze ans j’avais eu une conversation avec mon père au sujet de mon identité. Je lui disais que j’étais anglais. Il était outragé. Il m’a dit en criant : « comment oses-tu t’appeler anglais, tu es bangladeshi et tu devrais être fier de tes origines ». Dix-sept ans plus tard, j’ai été invité dans un petit village en Angleterre pour participer à une discussion sur la citoyenneté et la loyauté. Dans mon discours, j’ai dit que j’étais anglais. J’ai entendu l’audience murmurer et désapprouver. Une dame âgée fut assez brave pour me défier. Elle se leva et dit : « Jeune homme, vous n’êtes pas anglais ; le mieux que vous puissiez être est britannique, aussi soyez-en fier ! » Je n’avais pas pu convaincre mon père et je n’ai pas pu convaincre non plus mes compatriotes.
Peu importe ce que les autres disent de mon identité, je sais à quoi j’appartiens et je suis déterminé à m’assurer que mon droit d’appartenir ne m’est confisqué par personne. Je crois que j’ai le droit d’appartenir quelles que soient mes origines et les étiquettes que je porte. Je n’ai pas à changer ma couleur, ma religion, mon ethnicité ou mes traditions culturelles. Je n’ai pas à ressembler à qui que ce soit pour appartenir et partager la même citoyenneté.
Quand des gens ont demandé au saint Prophète Muhammad : « Qui est un Arabe ? », il a répondu : « Celui qui parle arabe est un Arabe ». Vous pouvez apprendre une langue et par suite devenir un citoyen. Ce qui est commun entre nous commence peut-être par le langage que nous partageons. Notre engagement social et civique repose sur ce mode commun de communication. Pour moi, la citoyenneté est comme l’appartenance à une société. Elle lie des gens ensemble en offrant des droits et en exigeant des responsabilités. Je n’ai pas besoin de ressembler à mes concitoyens pour être accepté comme un citoyen de plein droit et être un bon citoyen.
La citoyenneté n’est pas simplement un titre mais un privilège ; la citoyenneté requiert de la loyauté et exige de la responsabilité dans la vie politique et civique. Je suis britannique et très loyal aux intérêts de la Grande Bretagne. Ma loyauté est inconditionnelle; cependant, si la Grande Bretagne était impliquée dans des activités non-éthiques ou injustes où que ce soit dans le monde, j’aurais comme citoyen tous les droits de protester et même, s’il le fallait, d’entrer en désobéissance civile. Ceci ne serait ni de la déloyauté, ni de l’anti-civisme, mais mon simple droit de m’engager au niveau de la conscience.
Comme citoyen, pour le bien-être de mes concitoyens et, si nos vies étaient menacées, je combattrais pour les défendre. Cela signifie-t-il que je doive ressembler aux autres pour partager la même préoccupation et la même solidarité pour mes concitoyens ? Je dirais que non. Je peux être différent sur le plan culturel, religieux ou politique, mais mon devoir de citoyen exige que je prenne soin de tous ceux qui m’entourent, que je partage leur peine et leur joie.
La citoyenneté est un statut qui requiert de moi que je remplisse des conditions, mais ces conditions n’impliquent pas une assimilation. L’intégration est essentielle pour créer une société multi-culturelle diverse. Il y a une différence majeure entre l’assimilation et l’intégration. Alors que la première demande une ressemblance et une mono-culture, la seconde facilite une interaction harmonieuse entre une large frange de cultures et de gens. L’assimilation crée la ressemblance, alors que l’intégration célèbre les différences. Je crois que l’assimilation exige une législation qui force les personnes à devenir les mêmes, alors que l’intégration est un arrangement volontaire qui permet aux citoyens de créer une relation parce qu’ils le souhaitent, et non parce qu’ils y sont forcés. C’est au bout du compte la forme la plus efficace de citoyenneté.
Je crois que l’assimilation ressemble au racisme et au nationalisme extrême. Dans sa forme extrême elle donne naissance au fanatisme et à la violence. Je crois fermement que nous devrions conserver et célébrer nos cultures individuelles et nos traditions. C’est dans la diversité que nous trouvons notre force. Je termine par ces mots : Je n’ai pas à ressembler aux autres pour partager la même citoyenneté."
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