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Désarmer les plumes et les micros - Formation à la paix pour des journalistes en Côte d’Ivoire
10 avril 2008

Participants et formateurs du
séminaire de Journalisme de Réconciliation et de Paix à Grand Bassam, Côte
d'Ivoire.
Participants et formateurs du séminaire de Journalisme de Réconciliation et de Paix à Grand Bassam, Côte d'Ivoire. (Photo: Danielle Maillefer)

Dans un pays qui s’extirpe difficilement d’une crise longue et violente, alimentée par les forces politiques, et où les médias ont souvent contribué à envenimer la situation, peut-on espérer l’éclosion d’un « journalisme de réconciliation et de paix » ? Une première réponse à cette question vient d’être apportée au cours d’une semaine de formation destinée aux journalistes ivoiriens. Si les médias ne peuvent pas, à eux seuls, mettre fin au drame, il n’y aura pas non plus de sortie de crise sans des médias socialement responsables.

Du 1er au 7 mars, vingt-cinq journalistes politiques, sélectionnés par les instances de la presse et des médias audiovisuels du pays, ont suivi un stage animé par Initiatives et Changement International et par l’agence de presse InfoSud. L’atelier portait pour titre : « Synergie des médias pour des élections propres et sans haine. » Cette formation est la cinquième organisée par ces deux partenaires : une au Burundi, une dans la République démocratique du Congo et deux dans le centre international de Caux pour les pays des Grands Lacs africains. En tout, cent vingt-cinq journalistes ont participé à ces cinq séminaires.

Déclarée en 2000, la crise que traverse la Côte d'Ivoire est la plus grave que ce pays ait connue depuis plusieurs décennies. Dès le début, la dégradation de la situation politique a laissé le champ libre à une brutalisation de la vie publique et a développé rancoeurs et antagonismes. L’intervention des forces armées françaises pour veiller à l’application du cessez-le-feu entre les forces gouvernementales et la rébellion du nord n’a pas été toujours bien perçue. Trois tentatives infructueuses de règlement de la crise ont eu lieu en France d’abord, puis au Ghana ; une quatrième a abouti à un accord à Ouagadougou il y a un an exactement, mais elle doit encore prouver ses chances de succès.

Assana Sangaré, Présidente de ICCI,  interviewée au téléjournal de la
télévision nationale de Côte d'Ivoire.
Assana Sangaré, Présidente de ICCI, interviewée au téléjournal de la télévision nationale de Côte d'Ivoire. (Photo: Danielle Maillefer)
C’est cette situation, aujourd’hui un peu meilleure, mais bien incertaine, qui a engagé Mme Assana Sangaré, députée et ancien ministre, présidente d’Initiatives et Changement-Côte d’Ivoire (ICCI), à demander la tenue de la session de formation des journalistes. Une telle initiative est d’autant plus bienvenue que les Ivoiriens aspirent maintenant à la paix et que des élections doivent être organisées dans les mois qui viennent pour tenter de sortir de la crise et de dégager une majorité stable de gouvernement pour l’avenir.

Mais beaucoup de questions se posent pour les journalistes en particulier: doivent-ils se contenter d’informer ou ont-ils une responsabilité sociale ? Dans quelle mesure peuvent-ils participer à l’effort de réconciliation ? La paix peut-elle « se vendre » et non seulement la guerre ? Comment faciliter des élections propres et sans haine ? Dans un contexte de crise, les plumes et les micros peuvent-ils être désarmés ? Comment éviter de tomber dans l’espionnage journalistique ? Comment éviter de désigner ou de diaboliser l’adversaire, de dramatiser le langage ? De telles interrogations sont de grande actualité quand s’étale par exemple, sur la une d’un quotidien ivoirien, s’agissant du président et du premier ministre : « Gbagbo veut tuer Soro. Soro veut tuer Gbagbo. »

La franchise des débats
Participants au séminaire pour journalistes en Côte d'Ivoire
Participants au séminaire pour journalistes en Côte d'Ivoire (Photo: Danielle Maillefer)
Ces sujets ont été abordés en toute franchise dans l’atelier du début mars. Conscients qu’il fallait éviter de tomber dans l’angélisme, les animateurs ont d’abord voulu comprendre ce que les journalistes ivoiriens présents ressentaient eux-mêmes sur les maux dont souffre leur pays, ce qu’ils espéraient pour l’avenir et quelle contribution chacun d’entre eux pourrait apporter à l’effort de paix. Les participants ont été invités à rédiger, à plusieurs reprises, des essais sur ces différents sujets. Ils ont éprouvé une certaine difficulté, au début du moins, à imaginer les différents scénarii possibles quant aux élections à venir : si tel ou tel candidat gagne, quelle sera l’attitude des perdants ? Y a-t-il alors risque de violence ? Et bien d’autres considérations. Les journalistes ont opposé une certaine résistance à cet exercice et exprimé quelque défiance vis-à-vis des animateurs, perçus soudain, peut-être, comme… des espions ! C’est comme s’il n’était pas permis aux journalistes de faire ce travail prospectif, auxquelles les partis politiques, eux, sont rompus.

Les animateurs ont demandé aux participants de leur faire
Moment de pause, Thomas Ntambu en discussion avec un participant.
Moment de pause, Thomas Ntambu en discussion avec un participant. (Photo: Danielle Maillefer)
savoir avec honnêteté ce qu’ils ont retiré comme enseignement de ces journées, car cela peut être utile aussi pour l’organisation de formations futures. Les réponses obtenues ont montré le bon accueil à une pédagogie interactive et démocratique, où il était possible d’avoir plusieurs opinions sur un même sujet. Elles ont fait mesurer aussi à quel point les participants ont saisi l’importance d’une cohérence entre l’intégrité personnelle et la responsabilité professionnelle.
« J’ai appris, écrit un chroniqueur de la radio, que la presse n’est jamais innocente des nombreuses crises qui ensanglantent notre continent. Cela veut dire que le journaliste a un rôle majeur dans la construction de la paix. » Une participante : « Les formateurs nous ont permis d’apprendre entre nous, surtout par l’écoute, le silence et les échanges fructueux sur les expériences. » Une autre encore : « Les valeurs humaines telles que l’écoute de l’autre, le pardon, les méfaits de la haine que j’ai apprises m’aident, j’en suis persuadée, à taire ou à éliminer cette haine qui me rongeait, cela afin d’exercer mon métier avec professionnalisme. » Autre remarque : « J’ai appris au cours de ce séminaire à écouter mon être intérieur, à prendre du recul avant de poser un acte ou encore avant de prendre ma plume ou mon micro. »
Ces témoignages font apparaître un élément spécifique aux séminaires conduits par le partenariat I&C-Infosud : un élargissement du champ habituel de la formation en ce sens que sont introduites très naturellement des notions à caractère personnel, telles que la véritable écoute de l’autre, la réflexion silencieuse, le refus du jugement d’autrui, le changement de comportement, la guérison des blessures morales, le pardon, toutes qualités indispensables à l’établissement de la paix.

Les journalistes créent un réseau de concertation
Commence maintenant la deuxième phase de l’initiative. Est attendue de la part des participants au séminaire, d’ici au mois de juin, une cinquantaine d’articles, de programmes de radio ou de télévision qui soient préparés dans l’optique d’élections propres et dont le traitement doit s’inspirer des méthodes de journalisme de réconciliation et de paix. Les journalistes sont invités à discuter avec leur directeur de publication afin d’attirer son attention et son intérêt sur le processus en cours.
De leur côté, les journalistes ont lancé eux-mêmes une initiative intéressante. Dans le long article paru le 11 mars dans le quotidien Fraternité Matin, Frank Zagbayou, un des participants, la décrit ainsi : « Les 25 journalistes politiques ivoiriens issus des médias de service public et des médias privés et de diverses tendances éditoriales et de formation ont
La délégation est reçue par le Ministre de la réconciliation nationale et
des relations avec les institutions M. Sébastien Dano Djédjé. A sa droite: Danielle Maillefer, tout à droite: Fabrice Boulé
La délégation est reçue par le Ministre de la réconciliation nationale et des relations avec les institutions M. Sébastien Dano Djédjé. A sa droite: Danielle Maillefer, tout à droite: Fabrice Boulé
créé à l’issue de cette semaine un réseau de collaboration, de concertation, de veille, d’alerte et de sensibilisation de leurs confrères. Mais aussi de tous les acteurs du processus électoral pour des élections sans haine et réussies. » Il s’agit donc pour eux de poursuivre le travail engagé en commun en vue des élections et d’étendre la réflexion à d’autres professionnels des médias.
Les formateurs du stage étaient Danielle Maillefer d’Initiatives et Changement International, experte en communication, Fabrice Boulé, journaliste, responsable du programme « Journalisme de réconciliation et de paix » à InfoSud, et Thomas Ntambu, médiateur et formateur en éthique au sein de I&C international. Le financement de la session a été rendu possible grâce aux subventions accordées par la direction du développement et de la coopération suisse (DDC) et par l’institut pour les relations internationales du ministère allemand des Affaires étrangères (ifa-zivik).
Grand Bassam, 7 mars 2008, jour de clôture du séminaire. L'ambassadeur
d'Allemagne M.Ulrich Rolf et l'ambassadeur de Suisse M. Dominik
Langenbacher, représentant les pays qui financent le programme, remettent
les attestations de participations aux séminaristes.
Grand Bassam, 7 mars 2008, jour de clôture du séminaire. L'ambassadeur d'Allemagne M.Ulrich Rolf et l'ambassadeur de Suisse M. Dominik Langenbacher, représentant les pays qui financent le programme, remettent les attestations de participations aux séminaristes. (Photo: Danielle Maillefer)
Aux ambassadeurs d’Allemagne et de Suisse qui ont honoré de leur présence la cérémonie de clôture les animateurs et les participants ont exprimé leur gratitude pour le soutien actif de leur deux pays. Les diplomates ont promis de juger les journalistes à leurs actes.
Jean-Jacques Odier
A partir de documents et de notes des participants.
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